Elle voit bien comment on regarde Simone. Avec une espèce de stupéfaction agacée. Dérangée.
Oui, c’est ça. Elle dérange, sa fille, en fait. Elle dérange par ses mouvements rapides et incessants, par le fait qu’elle est tout simplement incapable de demeurer assise sur une chaise pendant plus de deux minutes. Par le fait qu’elle vous regarde dans les yeux lorsque vous lui demandez de ne pas toucher la plante… avant de prendre le feuillage entre les doigts de ses petites mains curieuses. Pas pour vous faire chier. Pas pour vous défier ou vous faire comprendre qu’elle n’en a rien à faire de vos consignes. Juste parce qu’elle a envie – terriblement envie – de sentir la texture de la feuille sur la peau de ses doigts. Elle en a tellement envie que de se retenir lui fait mal, la contorsionne de l’intérieur, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus respirer.
Mais elle n’écoute rien, cette enfant! C’est l’enfer!
Elle écoute, Gaëtanne. Elle n’est pas sourde, ses oreilles fonctionnent bien, Julie l’a fait évaluer et sa pédiatre a confirmé que tout était OK de ce côté. Elle écoute, mais différemment.
Elle écoute, puisqu’elle récite des dialogues entiers de ses films préférés; qu’elle peut compléter la fin de toutes les phrases laissées en suspens au moment des histoires, le soir, juste pour le plaisir d’entendre sa voix naviguer à travers les pages de ses récits favoris. Elle enregistre la mélodie de ses chansons préférées à l’oreille. Elle ne retient pas toujours les mots exacts, dans ce cas-ci, mais on devine facilement ce qu’elle chante en suivant le rythme sur sa bouche et dans ses yeux dansants.
Elle écoute, mais ne peut s’exécuter si une idée précise occupe déjà toute la place dans son esprit. Et des idées, elle en a à l’infini. Sa jolie tête blonde foisonne constamment. Tellement que lorsqu’elle était bébé, ses cheveux s’élevaient en pics bien droits tout autour de sa tête, témoins visibles des pensées sur lesquelles elle n’arrivait pas encore à mettre de mots. Petit hérisson déjà impatient de partir à l’aventure.
Si vous saviez comme elle écoute tout, pense Julie, la gorge nouée. Elle écoute tellement tout qu’à 5 ans, son estime a déjà été entaillée par les réprimandes constantes, les soupirs agacés et par la mention de son propre nom, souvent prononcé sur un ton de reproche de plus en plus excédé. Elle a 5 ans, et son prénom est déjà pour elle synonyme d’une honte profonde. D’une colère violente envers ses capacités. Votre enfant vous a-t-il déjà crié en sanglotant : « J’écoute jamais les consignes! »? De quoi vous faire dégringoler le cœur jusqu’au fond des talons…
Julie sent son épiderme se hérisser lorsqu’elle attrape un commentaire, comme ça, au passage, pendant qu’elle pourchasse Simone dans l’épicerie.
Mon dieu… en tout cas, dans mon temps, les enfants écoutaient mieux que ça.
Elle les entend, les commentaires dénués d’empathie. Elle perçoit les soupirs et les roulements d’yeux, et elle voudrait répliquer quelque chose, leur fendre la face en deux avec une réponse cinglante, mais elle n’a pas le temps. Elle doit rattraper sa fille, et sa bouche est déjà trop occupée à répéter son nom sans arrêt dans l’espoir que la jolie tête blonde s’immobilise. Juste une seconde.
La vérité, et elle s’en veut de l’admettre, c’est qu’elle est fatiguée de répéter. Moins depuis que le diagnostic est tombé, mais quand même. C’est épuisant, la bienveillance.
L’autre vérité, encore plus dure à avaler, c’est que le TDAH de sa fille ne lui vient pas du voisin. C’est dans ses gènes à elle que flotte la différence. Et cette différence a glissé hors d’elle en même temps que Simone, il y a cinq ans, s’accrochant à ses cheveux, à ses ongles, s’infiltrant dans sa bouche et dans ses pores.
Simone est belle, et cette différence l’embellit encore davantage. Elle fait briller une énergie enivrante dans ses yeux sombres; elle ajoute les couleurs les plus vibrantes à chacune de ses œuvres d’art, qu’on expose avec fierté dans la pièce la plus visitée de la maison, pour que tout le monde puisse en jouir pendant son repas. C’est une énergie qui lui confère une audace et une liberté d’expression complètement décomplexée, une chose rare à un âge aussi jeune. Elle veut tout essayer, tout voir, tout faire. Elle a soif, elle a faim de la vie, de toutes les richesses qu’elle a à offrir. Elle ne remet pas à plus tard. Elle rêve, tous les jours. Sans restriction.
C’est beau, de la voir aller. On gagnerait tous à vivre aussi large.
Et par sa personnalité flamboyante et assumée, Simone l’aide, elle, Julie. Elle l’aide à panser les plaies mal cicatrisées d’une enfance pleine d’incompréhension, de grandes incertitudes. Elle le sait aujourd’hui, en reconnaissant son propre reflet dans la silhouette de sa fille, qu’elle n’a jamais été lente. Enfin, elle comprend.
Elle comprend pourquoi elle rongeait ses ongles.
Pourquoi elle avait besoin de construire des châteaux dans son assiette au lieu d’engloutir simplement les aliments un par un.
Pourquoi elle pleurait à chaudes larmes en terminant de peine et de misère ses devoirs de maths – le comble de l’ennui pour elle.
Elle comprend pourquoi elle doit, à 33 ans, prendre des pauses aux demi-heures pour s’étirer les jambes, vider le lave-vaisselle ou enchaîner deux ou trois salutations au soleil.
Elle comprend qu’il n’y a pas qu’une seule case.
Et que Simone et elle, et bien d’autres personnes encore, fittent bel et bien quelque part.

Laisser un commentaire