Et maintenant, quoi?

Il entre dans la chambre, la serviette enroulée autour des reins, son sexe formant une bosse insolente sous le coton humide. Elle serre les dents, expire longuement par le nez en faisant passer le t-shirt par-dessus sa tête.

Les grandes fenêtres. La petite cour bien aménagée. Le sous-sol frais en été.

Un seul coup d’oeil dans sa direction lui permet de remarquer les gouttes et les petites flaques qu’il sème partout sur son passage. Cette fois, elle n’arrive pas à serrer les dents. Sa langue se délie.

– Arnaud, câline…

– Quoi? Quoi?

Le double « quoi », déjà impatient. Pour toute réponse, elle lui pointe les traces de pieds mouillés sur le plancher en bois franc.

– Ah… Désolé.

Désolé? Désolé? Elle fulmine déjà.

– Désolé? Comment ça, désolé?

Il fait volte-face, maintenant nu, la serviette en boule à ses pieds tandis qu’il enfile son boxer.

– Quoi?

– De quoi, « quoi »? Ta serviette, les traces partout, l’eau all over the place… Je veux dire…

All over the place… Calme-toi, c’est trois gouttes.

Les grandes fenêtres. La petite cour bien aménagée. Le sous-sol frais en été.

– Mais ESSUIE! Quand tu sors de la douche, essuie-toi!

– Voyons, ressaisis-toi, s’il te plaît! Ça va sécher… Calisse…

– Ostie que je suis tannée de ça…

– Bon, t’es tannée, à c’t’heure…

– Ben oui, je suis tannée! Ça fait huit ans que je suis tannée que tu te ramasses pas!

– Ostie que t’exagères…

Bien sûr, elle exagère… C’est toujours comme ça, avec lui.

– T’as fait la vaisselle combien de fois depuis lundi? demande-t-elle légèrement.

– Ah, toi pis la crisse de vaisselle… Je la fais, la vaisselle! S’impatiente-t-il, tandis que ses mains pressées cherchent un pantalon propre dans la penderie.

Les grandes fenêtres. La petite cour bien aménagée. Le sous-sol frais en été.

– Mettre les assiettes dans le lave-vaisselle, c’est pas « faire la vaisselle », non.

– C’est mieux que rien, m’semble…

– Ah, parce que tu pourrais « rien faire »? Wow…

– Ben oui! Les gars à la job…

– Pourquoi faut que ce soit « mieux que rien »? Le coupe-t-elle. Pourquoi ça peut pas juste être une tâche complète, menée à bon port, sans que j’aie besoin d’être impliquée à un moment ou à un autre?

Le gros soupir exaspéré qui s’échappe de ses lèvres est comme un coup de fouet en pleine face.

– De quoi tu parles? Tu me fatigues… Mon dieu que je fatigue, à t’écouter parler. À t’écouter parler, je fais jamais rien de bien, anyway…

Les grandes fenêtres. La petite cour bien aménagée. Le sous-sol frais en été.

– Hey, t’es pas gêné, hein… T’entends-tu parler, Arnaud? Te rends-tu compte des mots qui sortent de ta bouche? Murmure-t-elle, un tremblement dans la voix.

– Crisse, Eli! Fais-la, la vaisselle, si t’es pas contente! Ramasse-les, les gouttes d’eau à terre! C’est toi que ça dérange! Un moment donné, là…

Ses yeux se remplissent de larmes tandis qu’elle le fixe, soufflée par son culot. Le culot qu’il a d’essayer de la faire sentir coupable, encore, de la retrancher dans le rôle de la méchante. De la blonde folle, exigeante. Celle qui en demande trop. Est-ce vraiment trop, de demander à l’autre de nettoyer la cuvette après que sa merde ait dessiné une murale au fond de la porcelaine blanche? Est-ce trop de laisser les choses dans l’état dans lequel on les a trouvées?

Elle se répète encore son mantra des dernières années, pourtant, comme une vieille cassette qui fait grincer des dents, mais dont on a trop l’habitude pour s’en passer.

Les grandes fenêtres. La petite cour bien aménagée. Le sous-sol frais en été.

Mais les mots résonnent différemment, cette fois. Comme quand on répète son nom jusqu’à ce qu’il ne veuille plus rien dire. Jusqu’à ce qu’il sonne comme la plus absurde des bizarreries. Les syllabes se déforment dans sa tête, on dirait un instrument désaccordé.

C’est ça, ils sonnent faux. Les mots sonnent faux. Comme Arnaud et elle sonnent faux.

Elle renifle, se lève au bord du lit, son genou frôlant le cadre frais en faux bois.

– Je pense que c’est fini.

Il roule des yeux. Encore, ce culot. Cet ego démesuré qui empêche toute introspection.

– Bon…

– C’est fini, Arnaud. On s’aime pu.

– Ah, Eli, calisse… Arrête, là…

– Tu m’aimes-tu?

– C’est quoi, là? Tu vas me laisser pour trois gouttes d’eau par terre? Je vais les essuyer, tes gouttes d’eau… Regarde. Regarde, je les essuie, là! C’est bon? Ça va? T’es contente? On peut en revenir, là, pis continuer la vie? Ciboire…

Comme il a l’air petit, lorsqu’il enfile son pantalon noir, qu’il boutonne la chemise bleu clair sur son torse. On dirait un enfant. Un enfant qui sait qu’il a franchi la limite, mais qui continue de bougonner. Juste moins fort, dans l’espoir que la conséquence soit moins grande. Eliane l’étudie encore une seconde, for old times sake. Encore, avec cette compassion maternelle. Ce n’est pas sa faute s’il est comme ça, tout coincé. Personne ne lui a appris qu’on ne finit jamais de grandir.

– Des grandes fenêtres, il y aura ailleurs, murmure-t-elle pour elle-même en coinçant son oreiller sous son bras.

– Quoi? Grimace-t-il, confus.

– C’est fini, Arnaud.

Il comprend le sérieux de la situation, semble-t-il, puisque sa bouche se tord d’une émotion inhabituelle chez lui.

– Eli… Come on.

Ce n’est pas sa faute. Ce n’est de la faute à personne. Elle hausse les épaules, a un petit sourire résolu.

– Je veux pu continuer la vie comme on la connaît, c’est tout.

Étendue dans la chambre d’ami, plongée dans la pénombre du soir, elle déconstruit la maison, les grandes fenêtres, la jolie cour. Un élément à la fois. Jusqu’à ce que l’image dans sa tête laisse place au vide. Un vide invitant, apaisant. Un vide regorgeant de possibilités. Une page blanche.

Et maintenant, quoi?

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